Revue Culturelle «PASSAGES», Printemps 1997


Espaces sonores, pierres sonnantes, poésie

Pierre Favre, Fredy Studer, Daniel Humair et Fritz Hauser: quatre percussionnistes de Suisse, quatre musiciens qui se produisent régulièrement à l'étranger, se retrouvent dans la salle de concert du Dynamo, le centre culturel zurichois: un spectacle à regarder et à écouter. Ils se sont exercés pendant une semaine pour, à la fin, jouer ensemble devant un public nombreux; une équipe de cinéma enregistre l'événement, quatre caméras en simultané, au prochain festival international du cinéma de Locarno, on pourra voir les quatre musiciens sur le grand écran. Favre est le plus connu des quatre, les tambours jaune vif de Studer attirent les regards du public sur lui, Daniel Humair , c'est le chauve qui, de temps en temps, se passe les baguettes sur le haut du crâne, Hauser, c'est le batteur sévère, celui qui ressemble à un professeur d'académie et pourrait tout aussi bien enseigner le dessin d'architecture. Quand on rend visite à Hauser, dans la ville de Bâle où il est né et a grandi, on perçoit immédiatement l'affinité du musicien pour l'architecture. Le vieil appartement a été rénové et aménagé avec beaucoup d'imagination. Mais Hauser ne se contente pas d'habiter un lieu, il est aussi voyageur de musique, c'est un homme que l'époque dans laquelle il vit préoccupe. Il est ce percussionniste qui, au printemps de cette année, a sillonné la Hongrie en train, il n'a besoin d'aucune aide pour le transport de ses tambours, il se débrouille seul, parce que, chez lui, tout est mûrement réfléchi, que la confection de son paquetage de tournée obéit à un système précis. Et quand on le regarde monter sa batterie, on s'étonne de la petitesse de ses tambours à une époque où, lorsqu'un percussionniste est en tournée de concerts avec ses tambours et ses amplificateurs, il se fait accompagner de musiciens et d'assistants, louent des fourgonnettes et des cars.

Fritz Hauser a joué à New York et à Kunming la chinoise, au Caire et à Baghdad. C'est ce batteur suisse qui, des plus petits tambours, arrive à faire vibrer de vastes salles de concert. Au grand étonnements des spectateurs, le son des petits tambours est parvenu à emplir le vaste hall d'entrée d'un gratte-ciel à Manhattan et une large salle de turbines désaffectée à Genève. Hauser est ce joueur solitaire capable de créer une musique insolite seul mais aussi en duo ou avec un groupe de musiciens partageant ses intérêts. Un joueur solitaire qui pourtant renouvelle souvent ses excursions avec de grandes formations de percussionnistes. Au conservatoire de Bâle, il a interrompu sa formation de batteur au bout de deux ans parce que son professeur avait l'intention d'en faire le timbalier du grand orchestre du théâtre et que lui ne voulait pas être un joueur parmi d'autres. Formation classique puis sept ans dans Circus, un groupe de rock, lui-même ne veut pas donner de cours, à une exception près: une fois par an, Claudia His, historienne de l'art du Musée d'art contemporain de Bâle, et lui organisent un cours qu'ils appellent «Images sonores» pour les enfants et les jeunes. A la fin de ce cours, on fait de la musique dans les salles du musée, sur des œuvres de Francesco Clemente et Donald Judd, avec du papier journal, du papier émeri, des pierres ou – pour qui préfère – au son d'un tambour ou d'un saxophone. Ce qui caractérise Hauser, c'est son goût des passages. Passages entre musique et peinture, poésie et composition, danse et son, sculpture et image sonore, architecture et structures musicales. Il a créé Steinschlag (chute de pierres) avec le sculpteur Arthur Schneiter, une pièce radiophonique avec des pierres musicales, une composition dans laquelle les sculptures de Schneiter, douces et tendres, sonores et fortes, lentes et véloces, h´sitantes et persistantes, se mettent à murmurer, à parler, à vibrer, à frémir et à chanter.

Le parcours de Fritz Hauser se distingue par ces projets où les disciplines artistiques sont reliées l'une à l'autre. Par exemple, cette action commune avec Guido Bachmann, écrivain et acteur suisse, dont les textes, introduit par les baguettes, accompagnés du son des tambours, ponctués d'un roulement, sont transformés par les compositions de Hauser. Bachmann lit, et ses mots s'avancent sur le tapis sonore de Hauser, ses phrases se déroulent le long de la ligne musicale; c'est aussi qu'ils racontent une histoire inventée sur les compositions de Hauser. Un texte de Bachmann répond à un passage musical chez Hauser, une autre composition de Hauser réagit à un passage écrit de Bachmann, un poète et un musicien travaillent ensemble, le texte et la musique forment une nouvelle entité. Hauser se rend souvent dans la bibliothèque universitaire de Bâle, pour y jouer au milieu des livres ou des manuscrits; il inaugure des expositions, sur l'art du livre par exemple; il reprend les sévères symétries qu'il a perçues dans le travail du graphiste. A Genève, il n'y a pas très longtemps, il s'est joint à la danseuse de flamenco Nina Corti, pour créer un spectacle dans une ancienne usine, où s'est installé aujourd'hui le mamco, le musée d'art contemporain. Nina Corti danse et tourne sur ses sons et ses rythmes, lui joue en suivant ses mouvements, un jeu d'improvisation de tambours et de castagnettes, à quatre mains et quatre pieds, une forme d'improvisation que cet homme qui ne voulait pas faire partie d'un orchestre, réussit parfaitement parce que c'est un observateur précis, qu'il sait écouter et regarder.

Dans les nouveaux bains du village de Vals, une station thermale des Grisons, Hauser a agencé une installation musicale que l'on peut entendre sans discontinuer, de jour comme de nuit. Peter Zumthor est l'architecte avec lequel Hauser a collaboré pour ce projet. Au centre de l'établissement de bains, derrière des piliers baignés d'eau chaude, on entend une sonorité ininterrompue, une suite de sons alimentée par quatre lecteurs de CD; à l'aide d'un programme informatique, les cent titres joués par Hauser sont sélectionnés et réarrangés en permanence, obeissant à un système générateur aléatoire qui, sans cesse, invente ainsi de nouvelles pistes sonores. A Vals, deux personnes couchées peuvent écouter simultanément l'installation musicale de Hauser. Depuis qu'elle a été mise en place il y a quelques mois, on en a tellement parlé, elle s'est si bien assuré sa place auprès des curistes qu'il n'est pas toujours facile d'enlever et de conserver un chaise longue pour pouvoir en profiter. Lorsqu'on écoute les sons de Hauser à Vals (ils ont été enregistrés dans une halle d'usine), on éprouve une sensation analogue à celle que fait naître l'écoute de Steinschlag: on a le sentiment que la musique bouge, on porte le son des pierres en soi, la musique persite en soi pendant des heures, devient un élément de son propre corps, on s'imagine la retrouver dans le souffle du vent, le sifflement d'un vélo ou d'une voiture que nous croisons, le claquement d'une porte.

Ce n'est pas à Vals que Hauser a, pour la première fois, créé une musique sur des espaces. En 1984, il s'est lancé dans un dialogue avec l'architecture dans le bâtiment de Martin Gropius à Berlin, un dialogue dont un enregistrementsur LP est sorti un an plus tard. La nuit, lorsque les ouvriers quittaient le bâtiment alors en restauration, il installait ses tambours, ouvrait la valise contenant ses baguettes et se mettait à enregistrer jusqu'à cinq heures du matin: seul dans la grande pièce d'un immeuble dont l'histoire est terrible puisqu'il servait de quartier général à La Gestapo de Berlin. De la musique pour un espace architectural à Genève également, dans le cadre du Festival de la Bâtie: dans une halle de cent mètres de long, des percussionnistes de Bâle et de Genève improvisaient simultanément; le public pouvait parcourir la grande salle dans sa longueur, regarder et écouter chacun des musiciens jouer sa musique. En Piémont, Fritz Hauser projette, dans un vieux chaêtau, une installation sonore dont il espère bien qu'elle aura lieu, au contraire de son projet Waldspaziergang (promenade en forêt). Waldspaziergang aurait dû se dérouler aux alentours de Bâle: Hauser voulait installer un paysage sonore dans une forêt, près de deux cents percussionnistes auraient joué dans la nuit. Il avait obenu toutes les autorisations, réglé le financement, gagné l'intérêt du public, mais il n'a pas réussi à rassembler les 200 percussionnistes. Bientôt on pourra voir et entendre Fritz Hauser dans un lieu peu ordinaire: l'AML (Allgemeine Musikgesellschaft Luzern), la société musicale de Lucerne, l'a invité à donner une soirée de percussions en mai 1998 où ne seraient jouées que des compositions à lui. Les deux percussionniste de l'AML, accompagnés de huit étudiants de la classe terminale du conservatoire, interpréteraient ces pièces sous sa direction. Le concert était d'abord projeté pour le centre culturel du Boa, mais on vient de soumettre une autre idée à Fritz Hauser: donner son concert en avant-programme et comme tout premier spectacle à se dérouler dans le nouveau centre de la culture et des congrès dont les plans ont été dessinés par le célèbre architecte français Jean Nouvel. Une fois encore, jouer de la musique sur un espace, un sujet qui continue de captiver Fritz Hauser.

Traduit de l'allemand par Marielle Larré
› nach oben › zurück zur «texte»-übersicht