«Le Temps» (Genève) 15. Mai 2004


La culture, nouveau moteur de l'Europe élargie

A l’occasion de l’élargissement de l’UE, des militants d’un groupe nommé «Görlitz apprend le polonais» ont collé un peu partout dans la ville des affiches qu’ils ont maculées au gros feutre de phrases en langue allemande et en polonais qui évoquent les symboles et la vie quotidienne de Görlitz. Et pour que les germanophones puissent prononcer correctement les phrases polonaises, ils y ont ajouté une transcription phonétique.

Cela fait maintenant deux semaines que l’Union européenne s’est élargie. Des localités qui étaient à sa frontière depuis des années se trouvent soudain projetées dans une nouvelle géographie. Ainsi de la double ville, germano-polonaise, de Görlitz/Zgorzelec. Les vilains immeubles des douanes étaient alors le symbole de cette ville-frontière qui s’est trouvée déchirée en deux parties à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, avec à l’ouest la cité allemande de Görlitz (62000 habitants aujourd’hui), et à l’est, sur l’autre rive de la rivière Neisse de Lusace, celle de Zgorzelec et ses 40000 habitants. Depuis le 1er mai, lorsqu’on traverse le pont reliant les deux villes et les deux pays, on ressent très clairement le changement: la douane a déménagé et, pour la première fois, les garde-frontières allemands et polonais travaillent ensemble au contrôle des passeports.

La ligne Oder-Neisse, qui autrefois traçait la limite d’un monde, a perdu sa signification. Au bord de la Neisse de Lusace, les villes-frontières comme Görlitz, Zittau, Bad Muskau et Guben – ou Francfort-sur-l’Oder – ne se trouvent plus à la marge mais au centre de l’Europe. Par voie publicitaire, dans les cinémas, dans les journaux, on ne compte plus les annonces de la nouvelle ère promise par les politiciens pour cette région frontière. Mais la population demeure très sceptique. Görlitz et ces autres villes ont perdu des milliers d’habitants, à cause de ces décennies passées dans la marge. Parce qu’ici le travail manquait, les hommes ont émigré à l’Ouest. Il y a quelque 9000 appartements vides à Görlitz. La production de biens industriels est, à qualité égale, bien moins chère au-delà de la frontière, en Pologne ou en République tchèque. L’entreprise canadienne Bombardier fabrique des wagons de chemin de fer et Siemens des turbines pour le marché chinois à Görlitz. Mais pour combien de temps encore? Telle est l’angoissante question. Il vaudrait mieux trouver autre chose.

La culture offre un exutoire possible. La ville, avec ses trésors de la Renaissance, ses innombrables bâtiments gothiques et baroques, et même un quartier unique d’habitations Jugendstil, a survécu sans dommage aux années de guerre et au régime de la RDA. Il y a encore ici de grandes bâtisses seigneuriales que l’on chercherait en vain ailleurs. Une Haute Ecole, un théâtre, un nouveau musée consacré à la culture silésienne de Pologne et d’Allemagne, une académie de musique sacrée, des jardins d’enfants bilingues allemand-polonais et une position au cœur du triangle Prague-Wroklaw-Dresde offrent pas mal de chances, avec un potentiel de développement. La transformation de la Haute Ecole en une université trilingue où les cours seront donnés en allemand, polonais et tchèque pourrait montrer le chemin à suivre. Déjà, des pionniers écœurés de la frénésie qui règne dans les grandes villes occidentales ont immigré dans ce «Moyen-Orient». Lorsqu’on se promène au centre-ville, il est étonnant d’y voir ces innombrables groupes de touristes culturels qui admirent les architectures intéressantes de la cité, qui d’ailleurs servent de plus en plus souvent de décor pour le tournage de films historiques.

Les idées sont là, dont quelques-unes sont déjà devenues réalité: le théâtre, qui dispose d’une offre germanophone autant que polonaise; et aussi, bon début, un festival international de théâtre de rue, des Journées du jazz et une Semaine musicale. Görlitz attribue aussi un «Brückepreis» («prix du pont») à ceux qui travaillent à une meilleure compréhension entre l’Est et l’Ouest. D’autres projets existent pour une vraie saison culturelle: des journées littéraires germano-polonaises, un institut de traduction des langues mitteleuropéennes ou encore un institut dédié à la conservation du patrimoine et aux transformations urbaines. Ce ne sont pas les infrastructures de base qui manquent: une salle de concert de 1000 places, une ancienne synagogue de 700 places qui a déjà fait ses preuves puisqu’elle abrite aujourd’hui un centre culturel, un grand espace d’expositions datant de l’époque de Guillaume de Prusse à Zgorzelec. Görlitz est une ville-pont, qui fait le joint entre deux pays, un lieu où se croisent les langues et les cultures. En octobre, la ville sera doté d’un nouveau et large pont pour les piétons qui traversera la rivière-frontière. Un autre signe de cet essor réside dans la candidature conjointe de Görlitz/Zgorzelec au titre de capitale culturelle européenne en 2010, parce qu’ici, on aspire au développement d’une seule ville, bilingue, à cheval sur les deux pays. Les conditions-cadres existent, les bâtiments sont à disposition. Reste à inventer, à proposer et à recomposer des contenus.

Journaliste à Zurich a passé sept mois à Görlitz/Zgorzelec, ville frontière entre l’Allemagne et la Pologne. Fin juin paraîtra aux Editions Lusatia, son livre, «Görlitz. Schicht um Schicht. Spuren einer Zukunft», consacré à l’avenir de cette ville.
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